Alain Balmayer 1930-2013
Ce mardi 23 avril 2013, Alain Balmayer s’en est allé voir si l’au-delà ressemblait aux grands espaces déserts qu’il aimait tant photographier ici-bas. D’une adolescence solitaire, pensionnaire au sinistre lycée de Millau (qui n’avait guère changé depuis que Jean Vigo y avait situé l’action de « Zéro de conduite » en 1932), il connut l’éducation très stricte d’une famille bourgeoise dans les restrictions de la guerre où ses seules évasions furent la lecture et le sport qu’il pratiqua à un haut niveau.

Tandis que ses parents s’obstinaient à lui faire apprendre le piano, (lui qui proclamera volontiers plus tard, avec toute la provocation dont il était capable, avoir toujours détesté la musique qu’il assimilait à du bruit dont la seule fonction était de le déranger) il découvrait la photographie, activité silencieuse s’il en est. C’est chez Martin, photographe boutiquier place du Mandarous à Millau, qu’il allait solliciter ses premiers conseils.

De cette pratique autodidacte, il gardera toute sa vie le goût de la recherche, de l’expérimentation et le plaisir de se réfugier des heures entières dans la chambre noire. Durant plus de soixante ans, ni obligations professionnelles, ni contraintes familiales ne le détourneront d’une pratique régulière, presque obstinée de la photographie.

« Monté» à Paris au début des années 50, il hante la Cinémathèque et est admis dans les cercles élitaires de la photographie où régnaient alors Roger Doloy, Daniel Masclet avec qui il fondera le « Groupe des Huit » en 1958.
Pourquoi n’est-il pas resté ce photographe qu’il était devenu presque malgré lui, traversant la vie au volant des voitures de sport les plus puissantes, réalisant books de mannequins et photos de charme avec les plus belles femmes de Paris ?

Il avait les mondanités en horreur et peut-être qu’à ce moment là, un besoin de vide, de pureté, d’ascèse était plus fort que lui. Tout en assurant quelques travaux publicitaires, longtemps il promènera son « moyen format » sur la côte normande quand elle est fréquentable, c’est à dire quand les plages sont vides, le ciel est gris et les volets des villas sont clos.

Puis il trouvera, à l’occasion de nombreux voyages, avec l’immensité des paysages américains, le sujet idéal où l’homme n’est présent qu’à travers quelques traces, où le sable du désert et le ciel dans l’abstraction du noir et blanc traduisent une émotion intemporelle. Edward Weston, dans les années 30, avait lui aussi connu un tel parcours et atteint ce qui ressemble à de la sérénité.

Un jour, parti seul en prise de vue, sans que personne sache où il était, Alain Balmayer a ensablé sa voiture dans le désert du Nevada. Ce n’est qu’après des heures et des heures qu’il fut secouru par un hélicoptère de l’armée. Quand on sait que Julien Gracq était son auteur de chevet, on ne peut s’empêcher de penser à ce personnage du Rivage des Syrtes.

Les photographies d’Alain Balmayer sont aujourd’hui dans les collections de plusieurs musées et institutions internationales, elles ont été montrées à travers des dizaines d’expositions notamment « Rémanence » chez Liliane François, à la Galerie 666, à l’Espace photographique de la Ville de Paris. En 2000, les éditions Nathan publiaient « Topographie » magnifique monographie où l’exceptionnelle qualité d’impression ne trahit en rien le soin si minutieux apporté au tirage par l’auteur. Au début des années 80, il est appelé à donner une série de conférences illustrées sur l’histoire de la photographie aux étudiants d’Icart (grande école préparant aux carrières artistiques et au commerce de l’Art). Il se replonge avec passion dans l’histoire de la photographie, ne se contentant pas d’égrener une chronologie, l’enrichira de mille anecdotes qui rendront ses cours si vivants. Fort de cette expérience, c’est naturellement qu’il baptise Icart Photo l’école qu’il fonde en 1984. Durant les vingt-cinq années de sa présence, Icart Photo aura été une aventure artistique et pédagogique unique au monde. Affranchie par une direction administrative bienveillante de beaucoup des formalités que doit gérer une école, la petite équipe réunie autour d’Alain Balmayer pourra se consacrer à la seule chose qui comptait : faire partager sa passion. Tandis que toutes les autres écoles de photographie se ressemblaient, occupées qu’elles étaient à courir après les balbutiantes évolutions numériques, Icart Photo enseignait la pratique de la prise de vue et du tirage argentique à un haut niveau d’exigence.
Ce choix ne relevait pas d’un attachement passéiste. Mais, Alain Balmayer savait qu’une compréhension totale de la technique devait s’appuyer sur une solide maîtrise du procédé argentique. Après, et seulement après, l’acquisition des technologies numériques devenait un jeu d’enfant, alors que l’inverse n’est évidemment pas possible.

Durant ces vingt-cinq années, parmi les 1200 étudiants passés à l’école, beaucoup sont venus, et souvent de très loin, pour cette originalité de l’argentique.

Depuis l’annonce de son décès beaucoup de témoignages amicaux d’anciens élèves sont apparus sur le Net. Ils n’ont pas oublié l’attention qu’Alain Balmayer leur portait, sa disponibilité. Combien de fois est-il sorti rue Baudin accompagnant individuellement en prise de vue chaque étudiant confronté un jour à un problème technique ?

Depuis quelques jours, un panneau « permis de démolir » est apposé sur la façade de l’ancien bâtiment, rue Baudin. Heureusement, il ne l’aura pas vu.

Ses travaux ont été présentés dans de nombreuses villes françaises (Arles, Rennes, Musée Franco-Americain à Blérancourt) ainsi qu'à Paris (Société francaise de Photographie, Galerie Liliane François, Studio 666, Espace Photographique de Paris, Galerie Camera Obscura), à Genève (Centre de la Photographie), il a également exposé à Bellinzona en Suisse en 2002, au Centre Culturel.

Sa monographie Topographies a été publiée aux éditions Nathan en 2000.

Ces œuvres sont présentes dans de nombreuses collections publiques (Bibliothèque Nationale, Maison Européenne de la Photographie, FNAC, Frac Aquitaine, Artothèque de Caen) et privées.

MK (25/04/13)